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mardi 9 août 2011

Le magicien

Mon amour, le Magicien.

Il ne savait plus comment gagner sa vie.
Il lui semblait avoir tant essayé déjà. Des jobs alimentaires soumis à d'ignobles petits chefs de pacotille, tant qu'ils ont bien voulu de lui et qu'il a bien voulu d'eux. Quand la crise est passée par là, c'est devenu plus difficle. Il n'a pas fait d'études, n'a aucune qualification particulière. Il a pris longtemps ce qui venait, sans vraiment s'inquiéter, jusqu'à ce que plus rien ne vienne.

Il y avait bien la magie, depuis toujours. Sa passion, lorsqu'il était petit garçon. Il lui en restait encore quelques sursauts d'envie, de temps à autre. Mais qui cherche encore un magicien de nos jours ?

Il se souvenait des anniversaires de son enfance. Chaque année, il suppliait ses parents pour que l'un d'entre eux vienne animer son goûter. Par la suite, il s'est fait une raison, parce que, sans vouloir jouer au vieux con, les gosses ont eu envie d'autre chose. Les jeux vidéos et internet ont envahi le marché, grignotant un peu d'imagination aux enfants. Il n'a jamais vraiment essayé de se lancer. Vaincu d'avance. Pour vivre de ses rêveries, il faut les financer, ou risquer de tout perdre. Quand on a rien à jouer, on ne peut rien tenter. Il s'était résigné. Ca ne lui a pas tellement coûté.

C'était un type un peu las, un peu lassant. Pas du genre à sourire ou faire sourire. Il se contentait d'être là, sans trop se creuser, sans se donner la peine de rien, persuadé sans doute que la vie finirait par lui offrir ce qu'il n'avait pas conscience d'attendre. Le manque d'argent ne le gênait pas tant, il s'y était habitué. C'est au plus fort de la crise, quand ses maigres économies ont totalement disparu, qu'il s'est brusquement réveillé. Il s'est agité, a remué beaucoup d'air, sans succès. Il n'a rien trouvé.

Un soir où il se couchait avec au fond du ventre comme un creux et pas loin du coeur un pincement, il en est venu à s'imaginer dans quelques mois. Il finirait dans la rue. Ce qu'il percevait des aides sociales suffisait à peine à la nourrir, et il ne pourrait plus payer son logement, tout exigu qu'il soit, bien longtemps. Il échouerait sous un pont. Il se l'est répété, tout haut, plusieurs fois et de plus en plus fort. Ca lui brûlait les oreilles, ça lui vrillait les temps. Son rythme cardiaque s'est emballé comme jamais. Pour la première fois depuis de longues années, il était parfaitement réveillé, les sens aux aguets. Il n'aurait pas osé l'avouer, de peur de passer pour un fou, mais ça lui était presque agréable.

Il y avait enfin un enjeu, dans la vie de mon amour.

Il a réfléchi toute la nuit, et monté un plan simple. Il allait investir le peu d'argent dont il disposait encore dans des jeux de cartes, des gobelets, des petites balles. Du maquillage, aussi, pour se grimer. Des accessoires de farces et attrappes. Une petite table, un drap noir. Un chapeau et peut-être même une baguette. Quitte à finir dans la rue, autant s'y installer de soi-même.
Une fois ses emplettes effectuées, ne restait plus qu'un détail à régler : trouver un endroit où se poser. Une place à la fois fréquentée, mais suffisament discrète pour éviter que de la flicaille pointilleuse ou un agent de sécurité ne lui courre au cul.
Il a trouvé rapidement, et ça l'a surpris. Il se sentait toujours en éveil, comme porté par un puissant courant.

Les premières heures, maquillé et déguisé, il a affiné ses tours. Les choses lui sont revenues rapidement. Intuitif, il se souvenait des gestes mille fois répétés étant enfant. Les passants commençaient à témoigner de l'intérêt à ses numéros au fur et à mesure que la journée avançait. Au crépuscule, un petit attroupement s'est formé autour de son stand.

Il rayonnait. Les gens jetaient des pièces dans son chapeau, mais aussi des billets.
Finalement, c'était facile de travailler. Sans supérieur hiérarchique, sans comptes à rendre à qui que ce soit. Etre son propre patron, d'un job de rêve. What else ?

Sa petite entreprise a pris de l'ampleur. Il s'est fait un nom, une place, un trou. L'argent coulait à flots, ses tenues devenaient de plus en plus flamboyantes, ses tours plus construits de jour en jour. Il dormait peu, se nourrissait mal, si seulement il prenait le temps d'y penser. Il tavaillait énormément. Il remarquait à peine ses yeux rouges, exhorbités. Son public, c'était autre chose. Les passants s'arrêtaient autant pour le spectacle que pour être face à l'homme agité, décharné, epuisé qu'il était devenu. Obnubilé par son succès, il n'en avait pas conscience. En aurait-il eu vent que ça n'eut rien changé, bien au contraire. Presque mort, il se sentait vivant comme jamais.

Ayant réuni des fonds en suffisance, il a loué une petite salle, dans laquelle il s'est produit chaque soir. Et chaque après-midi. Bientôt, il a organisé des séances matinales. Il ne prenait plus de pauses, sa vie n'était plus rythmée que par le travail. L'inexplicable engouement suscité par ses prestations ne lui posait pas question : il était devenu riche, et il se sentait influent. On commençait à le reconnaître dans la rue.

Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai commencé à trouver que les choses allaient trop loin. J'aurais du m'alarmer plus tôt, mais le voir enfin enjoué, pris par quelque chose, presque habité... C'était tellement incroyable. Je n'ai pas pu, ni voulu, arrêter ça. J'aurais du. Je m'en veux tellement aujourd'hui.

Il y a eu ce soir particulier. Il voulait présenter un nouveau tour. Il l'appelait l'Ultime. S'il avait su la tournure que prendraient les évènements... ?
Je ne peux l'imaginer. Je préfère croire à la folie d'un instant.

Il avait peu dormi, la nuit précédente. Il s'était allongé à l'aube, mais sous le coup de l'excitation et de l'appréhension mêlées, il n'avait pu trouver le sommeil. A l'heure de la représentation, son visage était si pâle qu'on l'aurait cru vert. Ses yeux n'avaient jamais été si rouges. Il faisait peur à voir. J'aurais du tout arrêter, hurler, l'obliger à descendre de son estrade, le secouer, lui montrer le ridicule de tout ça. Mais il souriait, et pour ce sourire, je me suis tu.

J'ai entendu sa voix, d'ordinaire lente mais claire, partir dans les aïgus et demander un volontaire. Il préférait que ça soit un homme. Il a tenté une pointe d'humour, ça ne m'a pas fait rire. J'ai toujours été d'un naturel jaloux. Je l'ai trouvé ridicule, j'étais en colère. J'ai détourné le regard, prêt à m'en aller, mais quelque chose m'a retenu. Je ne crois pas en l'idée des prémonitions. Sinon, au vu de ce que j'ai ressenti, j'aurais hurlé.

Un homme est monté sur scène. L'ordre lui a été intimé d'entrer dans une boîte étroite, en bois grossier, dont ne sortiraient plus que ses pieds, ses mains et sa tête. Il s'est installé, dans l'Ultime, ce cabanon sommaire. J'ai vu mon amour enclencher la tronçonneuse. J'ai entendu son rire, et j'ai croisé le regard sans la moindre inquiétude du volontaire. J'ai dégluti, et j'ai tenu son regard.

La tronçonneuse a détruit la boîte en quelques secondes.
Ensuite, il y a eu ces bruits, quand elle a entamé la chair, ces craquements, quand il a bousillé les os, et tout ce sang, le carnage achevé. J'ai lu toute l'horreur et la douleur du Monde concentrés en un regard.
L'outil a lacéré l'autre partie de la boîte et s'est enraillé. Ainsi fendues, les deux parts se sont effondrées, aux pieds du magicien. Ses yeux à lui reflétaient la folie pure. Réclamaient des applaudissements qui ne viendraient pas.

Il a demandé "A qui le tour ?"

Je suis sorti, et j'ai vomi.
Longtemps.


1 commentaire:

Rufus le chat a dit…

Sympa sympa, on sent la décadence et l'entrée dans la folie.
Seule critique: la dernière partie se déroule trop vite et n'est pas assez exploitée à mon gout par rapport au reste de l'histoire.